9
Sur le rivage

Le troisième jour, n’en pouvant plus, j’informai ma tante que je consacrerais ma journée à des recherches sur ce monde lointain qui hantait mes jours, et surtout mes nuits. Elle se contenta de hocher la tête en signe d’assentiment. Nous n’avions pas osé reparler de tout cela depuis notre dernière discussion. Je sentais que Tatie n’en avait pas vraiment envie. Je crois qu’elle espérait sincèrement que je me désintéresse de la question, même si elle savait que je n’en ferais rien. Je percevais, dans son regard, une sorte de résignation qui me faisait de la peine, mais je n’y pouvais pas grand-chose. Elle savait, probablement même mieux que moi, que le sang qui coulait dans mes veines me poussait inexorablement vers ces contrées étranges…

Je descendis à la course jusqu’à l’église, où je m’arrêtai pour regarder vers le large. Le tremblement de terre de 1663 avait considérablement modifié le paysage de la région, ajoutant un cap d’au moins un kilomètre de long sur une berge préalablement rectiligne. La montagne qui surplombait le village, vue du large, portait encore la cicatrice des grands pans de terre qui avaient glissé, laissant comme un creux dans son flanc, témoin silencieux d’un séisme destructeur. Reportant mon attention sur le rivage dénudé, je soupirai. Ce passage que je désirais retrouver dépendait d’une seule pierre, qui avait probablement suivi le mouvement vers le bas à ce moment-là. J’avais décidé que je consacrerais ma journée à la recherche de cette fameuse roche, même si je savais pertinemment que cette entreprise relevait de la folie. Comment parvenir à mettre la main sur une roche ? Eh oui, une roche ! Un gros caillou bête et sans attrait, dont j’ignorais le diamètre, et qui pouvait se trouver n’importe où, sur plusieurs centaines de mètres sur les battures de Saint-Joseph-de-la-Rive. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin…

Selon ce que j’en savais, il pouvait avoir été déplacé des dizaines de fois depuis que ma mère l’avait elle-même retrouvé, près de vingt ans plus tôt. Les glaces pouvaient fort bien l’avoir entraîné jusqu’à Rimouski. Cette pensée me mit de mauvaise humeur et je doutais fort que mes recherches améliorent la situation.

Je choisis finalement de commencer par le côté gauche de la rivière des Boudrault, en suivant le courant du fleuve vers le cap Martin. J’espérais ainsi couvrir une bande de terre s’étendant sur environ un kilomètre. J’avais plus ou moins deux heures devant moi, avant que la marée n’inverse son mouvement. Je me mis à la tâche avec un optimisme et un espoir qui diminuèrent au fur et à mesure que le temps passait. Les jours suivants s’annonçaient longs et mornes. Je rentrai bredouille vers midi trente. Tatie ne posa aucune question, mon air maussade parlant de lui-même.

 

* *

*

 

Deux jours de recherches à marée basse ne m’ayant pas permis de dénicher la perle rare, je me retrouvais sur le quai, l’esprit vide et sans entrain. Je regardais la plage en contrebas où des dizaines de roches toutes semblables n’avaient rien pour me remonter le moral. Je n’avais aucune envie de recommencer cette fouille inutile et irréelle. Le fait était cependant que je n’avais pas vraiment le choix puisque je ne connaissais aucun autre moyen de parvenir à mes fins. Je mis dix bonnes minutes à me décider avant de descendre sur la plage. Je prévoyais pouvoir couvrir la distance entre le quai et la rivière au centre du village avant que la marée ne recommence à monter. Je rejoignis la section la plus éloignée du rivage et j’entrepris de couvrir une nouvelle bande de terre de cinq mètres environ, tout en me fixant des points de repère pour déjouer les mouvements du courant, des vagues et de la marée.

Je réussis à parcourir la distance escomptée dans le laps de temps prévu, mais sans succès. Je me retournai pour constater avec désarroi que la mince bande parcourue semblait tout à fait ridicule en comparaison de la surface restante. Je m’assis sur l’un de ces innombrables rochers et soupirai longuement. La tâche relevait en fait du hasard et, au rythme où j’avançais, je serais encore là l’année prochaine, à moins d’être bénie des dieux. Le doute me rongeait sans répit. Et si j’avais oublié un amas de roches où se trouvait justement ce que je cherchais désespérément ?

Le découragement m’envahit telle une vague déferlante. Je songeais sérieusement à rentrer. Je n’avais plus envie de reprendre en sens inverse, sur une deuxième bande de sable, et portai plutôt mon attention sur la rivière près de moi. Elle s’élargissait considérablement lors du retrait des eaux à son embouchure. Près de sa rive droite, les petites marées créaient une île uniquement composée de roches de toutes les tailles, sans sable ni boue argileuse. Au temps de mon adolescence, nous nous y retrouvions souvent, avec quelques amis des environs, pour pêcher la sole. Nous devions nous y rendre, de l’eau souvent plus haut que la taille, et surveiller attentivement le retour des vagues ascendantes pour ne pas être obligés de retourner sur la terre ferme à la nage, notre équipement de pêche à bout de bras. Nous nous étions fait prendre plus d’une fois et étions rentrés trempés des pieds à la tête, mais le cœur à la fête. Nous organisions parfois même des concours pour savoir qui resterait le plus longtemps sur cet îlot rocheux, avant de retraverser. Je ne crois pas que nous étions pleinement conscients de la force du courant les jours de grand vent ou de grandes marées. Nous aurions pu nous noyer des dizaines de fois, mais nous étions jeunes et inconscients du danger.

La marée d’aujourd’hui faisait partie de ce que l’on appelait les grandes mers, jours où l’élément liquide se retirait jusqu’à laisser moins d’un mètre d’eau, alors que les petites mers en laissaient deux ou trois. Je gagnai l’île par l’étroite bande de terre dégagée tel un sentier et regardai vers le large, la tête pleine de souvenirs. Je ne savais plus très bien quoi faire pour me redonner du courage et pour espérer encore en cette quête étrange. La vie autour de moi ne semblait guère affectée par mes états d’âme ; des mouettes se disputaient les restes d’un corégone avec énergie et des cormorans plongeaient à la recherche de nourriture. Un héron péchait à quelques mètres, insensible à mes tourments.

Le ressac eut finalement un effet apaisant sur mon corps tendu et mon esprit torturé. Lorsque le traversier sonna le départ pour l’île-aux-Coudres, je sursautai et regardai dans sa direction, le temps de le voir quitter le quai, chargé de touristes. Un porte-conteneurs apparut au même moment, descendant le fleuve vers les eaux internationales. Je pris immédiatement les jumelles pendues à mon cou et tentai d’apercevoir son pavillon, lorsque mon attention fut détournée par des cris de mouettes exaspérées. L’algarade pour se partager la chair en décomposition du pauvre corégone menaçait de tourner à la guerre. Elles étaient maintenant une dizaine à voler autour des restes, chacune espérant avoir la plus grosse part.

En les observant, je compris que le problème venait du fait que les vagues avaient poussé la dépouille contre un rocher de bonne taille, et les nageoires s’étaient accrochées dans le varech. Les mouettes ne pouvaient donc plus se saisir de la chair à la surface de l’eau, tout en reprenant leur vol, comme elles le faisaient en temps ordinaire. Je m’amusai un moment de cette problématique, mais leurs cris, de plus en plus stridents, me portèrent rapidement sur les nerfs. Sans trop y penser, j’entrepris de rejoindre l’objet de leur convoitise. J’avais de l’eau froide jusqu’à la taille lorsque j’atteignis la masse d’algues dans laquelle le poisson s’était empêtré. N’ayant pas vraiment envie d’y toucher, je tirai sur la base des plantes aquatiques afin de les arracher. J’avais oublié à quel point ces saletés pouvaient se fixer avec force aux rochers et je dus redoubler d’ardeur. Je me retrouvai bientôt sur le dos, glacée jusqu’aux os, une poignée de varech à la main, et tout ça dans le but de satisfaire une bande d’oiseaux criards. La situation me parut si ridicule que j’éclatai de rire en reprenant pied. Je laissai partir à la dérive la masse gluante et son butin empêtré et je m’apprêtais à regagner mon îlot de cailloux quand un reflet attira mon attention.

Juste à l’endroit où j’avais arraché les algues bulbeuses, les chauds rayons du soleil s’attardaient étrangement. Je m’approchai pour mieux voir et constatai qu’une partie de la pierre n’était pas de la même composition que le reste, comme si on y avait encastré une plaque noire et lisse de petite dimension. J’arrachai davantage de plantes, avec énergie, pour me retrouver avec une surface d’environ cinquante centimètres carrés, luisante comme le marbre poli. Je refusais de croire à ma chance, mais j’espérais tout de même ne pas me tromper. Oubliant le froid qui m’engourdissait, je continuai mon travail de nettoyage avec une énergie nouvelle et trouvai bientôt ce que je cherchais sur la face opposée : une gravure des différentes phases de la lune, de même qu’une série de signes étranges, couvrant le tiers de la surface. Elle était enfin là… devant moi.

Je savais que cette roche ne possédait ses pouvoirs de voyage que lorsque la lune remplissait le ciel, mais j’hésitais tout de même à la toucher, comme si le seul fait de la sentir sous mes doigts suffirait à me projeter vers un futur incertain. Je tendis finalement la main et effleurai du bout des doigts certains signes gravés. À peine avais-je senti le contact de la pierre que l’image d’une très vieille femme s’imposa à mon esprit, une femme que j’avais déjà vue dans mes récents cauchemars. Cette vision ne dura qu’une fraction de seconde, le temps que je suspende mon geste, mais ce fut suffisant pour m’effrayer. Si, comme l’avait dit ma mère, cette pierre n’avait aucun pouvoir de voyage en plein jour, elle en possédait vraisemblablement dans d’autres domaines.

 

* *

*

 

Du fond de son repaire, Mélijna exultait. L’héritière avait retrouvé un passage du monde de Brume et pas n’importe lequel : le passage maudit et condamné par Ségolène, une ancienne grande Gardienne des Passages, La Fille de Lune n’avait pas tenté de traverser cependant, le contact ressenti par la sorcière étant beaucoup trop éphémère. Par contre, Mélijna comprit qu’elle devrait se concentrer sur un retour plus imminent qu’elle ne le croyait. C’est Alejandre qui serait heureux d’apprendre que la fille d’Andréa s’était enfin manifestée après toutes ces années d’attente. Cette nouvelle exceptionnelle, en ces temps de disette, donna à la sorcière un regain d’énergie. Les derniers mois avaient été difficiles pour elle.

Malgré ses pouvoirs sans cesse grandissants depuis des siècles et la capture récente, sur la Terre des Anciens qui ne comptait pourtant que des lacs, d’une océanide – nymphe qui protégeait les océans –, elle se sentait décliner. Les vies qu’elle parvenait à ravir aux rares Filles de Lune restantes n’avaient plus la longévité des précédentes. Après de si longues années à chercher le secret de l’immortalité, Mélijna ne parvenait toujours pas à s’en rapprocher véritablement. Au contraire, si elle se sentait aussi mal en ce moment, c’est qu’elle ne réussissait même plus à soutirer suffisamment de vie à ses victimes pour lui permettre d’oublier sa vie mortelle pendant plus de soixante ans. Tout un recul pour celle qui avait gagné cent cinquante ans à la première tentative.

Il est vrai que cette situation n’était pas uniquement due à ses pouvoirs, mais aussi au fait que les Filles de Lune restantes n’avaient pas la même longévité qu’avant. Plus aucun enseignement ne leur était dispensé, à partir de leur jeune âge, puisqu’il ne semblait plus rester de Sage digne de ce nom dans les mondes en périphérie. À l’image d’Andréa, la Fille de Lune et de Brume qui avait franchi la frontière pour une première fois vingt-cinq ans auparavant, les Filles de Lune des autres mondes ignoraient tout de leurs pouvoirs en dormance, de leur importance et, surtout, de leur possible longévité. Elles croyaient toutes que la traversée leur permettrait de comprendre ce qu’elles étaient, mais elles ne parvenaient bien souvent qu’à finir leurs jours dans les cachots froids du château des Canac ou entre les griffes d’Uleric, ce fourbe qui réussissait encore à abuser tant de monde sur cette terre.

Mélijna soupira. Dans un avenir rapproché, elle devrait se mettre en chasse une fois de plus, mais elle se demandait bien dans quel monde elle parviendrait à trouver une Fille de Lune cette fois-ci. Il y avait bien longtemps que ses traqueurs ne lui avaient plus donné de nouvelles. Par ailleurs, il était hors de question de se servir de l’héritière pour prolonger sa propre vie. La Fille de Brume qui préparait son retour appartenant à la même lignée qu’elle, elle ne pouvait en faire une victime. De toute manière, elle en avait besoin pour des raisons beaucoup plus importantes. À quoi bon vivre plus longtemps si l’héritière disparaissait ? Elle seule pouvait retrouver le talisman de Maxandre, et donc conduire un véritable prétendant au trône des Terres Intérieures, sans oublier qu’elle devait être, selon la prophétie, la mère du successeur de Mévérick. Dommage qu’une femme aussi exceptionnelle n’ait pas fait son apparition soixante-dix ans plus tôt.

L’homme auquel la sorcière avait juré allégeance et fidélité à ce moment-là n’avait pas su transmettre à ses enfants, ni à ses petits-enfants, la détermination et la volonté nécessaires à la poursuite de son rêve et de celui de son illustre ancêtre. Mélijna ne se leurrait point. L’actuel sire de Canac n’avait pas l’étoffe requise pour détenir un pouvoir aussi grand que celui qu’il convoitait ; il lui fallait plutôt espérer engendrer l’enfant de la prophétie s’il voulait l’obtenir. Mélijna considérait d’ailleurs que le frère du sire avait beaucoup plus de chances de réussir, mais ce dernier avait refusé toute offre d’alliance de sa part. Cet imbécile se croyait investi de la mission de sauver la Terre des Anciens, et les mondes qui la composaient, plutôt que de la dominer. Le gaspillage d’un tel talent faisait grincer les dents de la vieille sorcière chaque fois qu’elle y pensait.

Pourquoi avait-il fallu que tous les dons exceptionnels reviennent à un seul des frères ? Et surtout à celui qu’elle ne servait pas…

 

* *

*

 

Je restais là, immobile, les yeux fixés sur cette masse si semblable aux autres, mais si particulière en même temps. Je me sentais sous hypnose, incapable de penser de façon rationnelle, me demandant si tout cela n’était pas un rêve. Si j’avais cherché avec espoir, je me rendais compte que je n’y avais pas vraiment cru.

Le désir de penser que ma mère était saine d’esprit avait prédominé sur le reste, et c’était avant tout pour la réhabiliter à mes yeux que je m’étais lancée dans cette quête insensée.

Le fait de réaliser que ce que tous avaient pris pour des divagations avait un fondement réel me fit remettre en question tout un pan de ma vie. J’avais, en effet, préféré être orpheline de mère plutôt que de subir les moqueries et les sarcasmes des autres parce que l’auteure de mes jours vivait dans un hôpital psychiatrique. À l’âge de six ans, on comprend difficilement les problèmes d’ordre psychologique, mais on apprend vite à trouver des parades pour échapper à la méchanceté des plus âgés. Pour moi, il valait mieux ne plus avoir de mère qu’en avoir une qui me gâcherait la vie.

Je revivais cette douloureuse époque de mon enfance, le regard vague et le corps insensible à la froideur de l’eau, lorsque je me rendis compte que la marée avait inversé son mouvement. L’eau m’arrivait maintenant sous les aisselles et je me hâtai de regagner mon île rocheuse. J’examinai rapidement les environs, cherchant des points de repère pour la prochaine fois, au cas où. Je ne savais trop si j’aurais le courage de revenir maintenant que je connaissais l’existence de cet endroit mystique. Je ne pouvais plus me cacher derrière les « si », les « peut-être » ou les « on verra si je trouve ». J’avais effectivement trouvé et j’en étais presque terrifiée.

La marche à mon retour me permit de faire le point sur ce que je venais de découvrir. Le soleil, très chaud en ce début de mai, m’aida à supporter mes vêtements trempés, et l’effort physique me permit d’éviter l’engourdissement. J’envisageai sérieusement, pour la première fois, la possibilité de faire le voyage. Je compris que ce que je m’étais d’abord fixé comme objectif, trouver la pierre lunaire, ne représentait en fait qu’une étape vers quelque chose de beaucoup plus difficile. J’eus le temps d’échafauder une dizaine de scénarios en montant vers la maison ; tous, sans exception, comprenaient beaucoup plus d’éléments inconnus et d’incertitudes que je ne me croyais capable d’en supporter pour le moment. Je devais, avant tout, revoir ce que je possédais comme informations à la lumière de cette nouvelle découverte. Après seulement, je serais en mesure de prendre une décision. Mais, quoi qu’il advienne, j’avais déjà l’impression de vivre dans un monde totalement à part.

Arrivée chez Tatie, je déverrouillai machinalement la porte et entrai dans la cuisine d’été, la tête ailleurs. Je ne savais trop par quoi commencer et je n’entendis pas tout de suite ma tante qui m’appelait de la cuisine contiguë. Elle devait crier depuis un moment déjà puisque sa voix se teintait maintenant d’inquiétude. Je lui répondis que j’arrivais et me dépêchai d’enfiler des vêtements chauds et secs. Le moment était venu de parler sérieusement avec ma tante…

— Tu en as mis du temps avant de me répondre !

— Désolée, je suis continuellement ailleurs depuis le début de toutes ces révélations, lui répondis-je. J’ai d’ailleurs achevé ma quête, il y a environ une heure…

Je laissai la phrase en suspens, attendant de voir quelle serait sa réaction. Elle ne tarda pas. Elle laissa tomber le pinceau dans le contenant de peinture, où il glissa jusqu’à la moitié du manche, et leva vers moi des yeux surpris.

— Tu veux dire que tu as réussi à mettre la main sur cette fameuse roche ?

— Il n’y a aucun doute possible. Le problème, c’est que je ne suis pas certaine de savoir quoi faire de ma trouvaille. Malgré tout ce que j’ai appris dernièrement, je ne suis toujours pas convaincue de vouloir franchir la frontière qui sépare ma vie réelle de cette possibilité ésotérique.

Je la regardai dans les yeux un instant, tentant d’y lire ce qu’elle en pensait. Depuis le début de cette quête étrange, elle s’était contentée de me soutenir, de m’appuyer et parfois de me renseigner. Elle avait également avoué sa crainte de me voir partir, mais sans plus. Jamais elle ne m’avait fait part de sa véritable opinion. Et c’est de cette dernière dont j’avais le plus besoin en ce moment. Je voulais un avis extérieur, venant de quelqu’un qui me connaissait depuis toujours et qui comprendrait devant quel dilemme je me retrouvais. Personne, à part Hilda, ne pouvait me donner cela. Sauf peut-être ma vieille amie Nancy, mais je ne voulais pas faire appel à elle pour le moment… Je revins à Tatie.

— Pourquoi ne me confies-tu pas ce qui te trotte dans la tête depuis le début de cette histoire ? Je sais pertinemment que tu t’es forgé une opinion sur la question et je désire l’entendre, sans faux-fuyant. Je ne suis plus une enfant, je peux très bien entendre ton point de vue, même s’il diffère du mien.

Elle se passa la langue sur les lèvres, cherchant une réponse adéquate. Je crois qu’elle se sentait un peu dépassée par les événements.

— Tu comprendras aisément que je ne peux te fournir une opinion exempte de considérations personnelles. J’ai déjà perdu ta mère dans cette quête ésotérique et je n’ai nulle envie de perdre une autre personne qui m’est chère. D’un autre côté, je sais que, quoi que je dise, tu choisiras ce qui te semble le mieux ou ce qui te tente le plus. Tu es encore jeune et la vie t’a cruellement rendu ta liberté. Rien ne te retient plus vraiment de ce côté-ci…

Je l’arrêtai, le temps de lui dire qu’elle oubliait que je l’avais toujours, elle. D’autant plus que je venais de découvrir, après toutes ces années, qu’elle était ma grand-mère. Elle m’arrêta d’un geste de la main, en faisant « non » de la tête.

— Tu sais aussi bien que moi que c’était déjà le genre de relation que nous avions toutes les deux ; le fait de lui donner un nouveau nom n’y changera rien. Sois réaliste ! Tu ne peux renoncer à autant de mystère et d’inconnu uniquement pour ne pas me faire de peine. J’ai déjà été jeune moi aussi, il y a bien longtemps. Je me souviens d’ailleurs trop bien de la flamme qui animait ta mère lorsqu’elle parlait de là-bas dans ses lettres ; sa fougue et son enthousiasme transparaissaient même dans son écriture. Je le sais, je le sens, tu es habitée de cette même passion. Tu n’en es pas encore pleinement consciente, voilà tout. Si je n’ai pas su reconnaître les signes du départ chez ta mère, parce qu’elle était trop loin de moi, je les vois très bien poindre chez toi aujourd’hui. N’attends pas de moi que je te retienne ou que je te donne le feu vert pour quitter ce monde qui t’a déçue. Sache seulement que, quoi que tu fasses, je t’appuierai comme j’ai toujours tâché de le faire, avec tout mon amour…

— Ça ne m’aide pas beaucoup, lui dis-je en souriant.

— J’en suis consciente, mais…

Elle hésita un instant avant de continuer.

— Je sais que ce que je vais te dire ne m’aidera pas à te garder près de moi, mais tu dois le savoir… Il y a bien des années, quand j’ai compris tout ce qui m’avait échappé en n’étant pas l’une de ces Filles de Lune dont je descendais pourtant directement, j’ai ragé pendant des semaines ; j’en voulais à la terre entière pour cette occasion ratée. J’ai jalousé Andréa pendant un certain temps, ne répondant même pas à ses lettres. Pourtant, à ce moment-là, j’avais largement dépassé l’âge que tu as. C’est une occasion unique qui t’est offerte, que bien peu d’humains connaîtront au cours de leur vie. Tu sais, peu importe ce qu’il y a là-bas, je pense que cela vaut la peine de s’y risquer, ne serait-ce que pour dire que tu l’as essayé. Malgré le danger et l’inconnu, je crois sincèrement que tu le regretteras toute ta vie si tu ne le fais pas.

— Justement ! Je sais très peu de choses sur ce qui m’attend de l’autre côté…

Elle me coupa la parole.

— En tout cas, on sait que c’était suffisamment important pour que ta mère choisisse d’y retourner, malgré ta présence ici… Et qui sait, ajouta-t-elle doucement, elle y est peut-être toujours ?…

Le coup porta durement ; je ne l’avais pas vu venir. La justesse de sa remarque, et de tout ce qu’elle impliquait, me fit fléchir les genoux. Je me sentis prise de vertige et dus m’asseoir pour ne pas tomber.

— Tu n’avais jamais envisagé qu’Andréa puisse être toujours là-bas ?

— Bien sûr que non ! Sinon je n’aurais pas réagi aussi fortement à ta remarque.

Dans mon analyse simpliste des derniers jours, je n’avais tenu compte d’aucun autre facteur que celui du mystère et du fantastique. J’avais oublié la demande d’aide de Miranda, les créatures de cauchemars dont j’avais lu la description, et parfois rêvé, ainsi que les problèmes qui semblaient hanter les habitants de cet autre monde. Je n’avais gardé que l’exotisme de la destination et j’avais fait abstraction de la possibilité qu’il existe plus d’un monde parallèle, en plus de carrément reléguer aux oubliettes le fait que je serais probablement recherchée, si ma fameuse lignée avait toujours autant d’importance, malgré le temps écoulé. Il était grand temps que je redescende sur terre.

Ma tante me regarda attentivement puis, certaine que le malaise avait disparu et que la leçon avait été efficace, me sourit franchement.

— Je constate avec soulagement que tu es maintenant prête à entendre le peu que je sais encore et dont tu ne sembles pas réaliser la portée.

Je fus immédiatement toute ouïe, curieuse, mais aussi frustrée qu’elle m’ait caché une partie de ce qu’elle savait, même si je m’en doutais.

— Tu dois d’abord garder constamment en mémoire que ta mère n’est jamais revenue de là-bas… et que ton père s’y trouve peut-être également.

Si le choc fut moins grand cette fois-ci, je réalisai une fois de plus qu’elle avait raison. Ma mère étant revenue enceinte de son premier voyage, je ne pouvais donc guère avoir été conçue de ce côté-ci de la frontière. Décidément, je n’avais pas réfléchi très fort ces dernières semaines… Je me maudissais intérieurement pour ce manque inhabituel d’analyse de ma part. Pendant un temps, je crois que j’étais redevenue une adolescente en manque de sensations fortes, inconsciente des conséquences de ses actes, trop heureuse d’avoir enfin autre chose que les deuils pour occuper ses pensées. La voix de ma tante me tira de ma réflexion.

— Tu te doutes bien que les Filles de Lune ne mènent pas une existence de princesse sur ces terres de mystère. Ta mère avait fini par avouer aux psychologues qu’elle avait été recherchée, poursuivie et maltraitée. Elle pouvait difficilement nier la présence des blessures, bien visibles sur son corps, de même que les trop nombreuses cicatrices. Je le sais, malgré le secret professionnel, puisque les spécialistes ont enquêté sur mon frère et sa femme pour s’assurer que les marques de coups et les lésions ne venaient pas d’eux. Tu dois aussi savoir que le temps ne se déroule peut-être pas de la même manière qu’ici et que l’on peut probablement choisir le moment où l’on veut revenir.

Je haussai les sourcils.

— Ta mère ne peut pas n’avoir passé qu’un mois là-bas. Les médecins ont vu deux anciennes fractures sur des radiographies alors que ta mère ne s’était jamais rien cassé depuis sa naissance. Il est impossible que cela se soit produit en l’espace d’une trentaine de jours seulement. Et je suis certaine que mon impression qu’elle avait vieilli n’était pas seulement due à son état dépressif et à sa grossesse. Je pense qu’elle a passé, Dieu seul sait comment, plusieurs mois là-bas, voire des années.

— Tu lui as posé la question ? demandai-je.

— Bien sûr, mais lorsque j’ai tenté d’interroger Andréa sur son absence réelle, beaucoup plus longue que l’on croyait, elle m’a simplement répondu : « Si seulement je pouvais t’expliquer l’étendue de ce que j’ai vécu… Mais je ne crois pas que tu comprendrais. C’est beaucoup trop… C’est tout simplement trop…» Puis elle a éclaté en sanglots et n’a jamais voulu revenir sur le sujet, malgré mes tentatives répétées. Et finalement…

Elle détourna les yeux et prononça la dernière phrase dans un murmure, comme si ce qu’elle énonçait était trop difficile à supporter.

— … il y a la possibilité que tu ne survives pas à la traversée…

Elle se tourna vers moi avec appréhension, comme si elle s’attendait à ce que je réagisse fortement à sa dernière remarque, mais mon aïeule et ma mère avaient survécu, alors pourquoi pas moi ? Par ailleurs, Miranda avait mentionné que les femmes comme moi étaient protégées naturellement de par leurs origines et qu’avec la présence du pendentif, je n’avais rien à craindre. J’en fis part à Tatie, mais elle insista tout de même d’une voix douce :

— Tu ne vois vraiment pas ce que je veux dire, Naïla ?

Je la regardai, de plus en plus surprise par la tournure que prenait la conversation. Non, je ne voyais vraiment pas. J’avais beau interroger ma mémoire quant aux événements des dernières semaines, rien ne me venait. Je m’apprêtais à le lui dire lorsqu’une image me traversa l’esprit. Je pâlis.

— Je vois que tu as saisi…

Mais je n’écoutais déjà plus Tatie, plongée dans ce souvenir lointain.

 

Naïla de Brume
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